Expliquer la conscience par le quantique, c’est encore la réduire
DIVERGENCES #3 - À propos de “Il est important que l’humanité subisse une leçon — Philippe Guillemant & Antithèse”
Dernièrement, j’avais écrit dans mon journal de bord en ligne la tension que je ressentais entre deux extrêmes : le scientisme et un certain new-âge :
Aujourd’hui, en regardant une vidéo d’ Antithèse, l'information autrement proposé notamment par Martin Bernard, je me suis confronté aux propos de Philippe Guillemant qui s’exprime d’une manière intéressante et courageuse car il tente de réconcilier sciences et spiritualité de manière apaisée et non-conflictuelle.
C’est une démarche sensible et intelligente qui me touche.
Je vous invite à regarder la vidéo puis je vous raconte où je diverge :
Philippe Guillemant prend la physique au sérieux (publications, équations, revues à comité de lecture).
Il en tire une conclusion que le mainstream refuse souvent d’entendre : la conscience est plus fondamentale que la matière.
C’est juste.
C’est important.
Mais ça ne va pas assez loin et c’est là que je diverge.
Voici ce qu’il propose :
La conscience s’expliquerait par les fluctuations quantiques du vide, par l’information quantique, par la gravité quantique à l’échelle de Planck.
Le cerveau ne serait qu’une tête de lecture.
La vraie conscience résiderait dans l’épaisseur de temps, dans le corps quantique, et s’appuierait sur les vibrations quantiques des microtubules chères à Roger Penrose.
Le geste est fort car il renverse la hiérarchie classique matière/conscience.
Mais la structure logique, au fond, reste la même.
Il part du physique pour remonter vers la conscience.
Il cherche dans un substrat plus subtil, le vide quantique, ce que le substrat grossier, les neurones, ne pouvait pas expliquer.
Il remplace le cerveau par le vide quantique mais la conscience reste traitée comme un phénomène que l’on pourrait déduire d’une physique sous-jacente.
C’est du réductionnisme qui est plus élégant, plus subtil, plus ouvert que le matérialisme ordinaire.
Mais c’est du réductionnisme quand même qui a un impact non négligeable.
Ca me rappelle la lecture d’un livre qui mériterait à être plus largement connu : les bases scientifiques de l’anthroposophie.
Le professeur Peter Heusser pointe exactement ce piège.
J’en parle ici, je vous résume en dessous :
En évoquant les physiciens qui tentent de ramener la conscience à de l’information quantique, il rappelle qu’il s’agit toujours du vieux réductionnisme et matérialisme qui s’impose à nouveau.
On entend par là le fait de ramener tous les plans supérieurs (la vie, l'âme et l’esprit) de l’existence au plan du domaine matériel inférieur, en l’occurrence dans le cas de M. Guillemant celui du quantum.
La vraie rupture n’est pas là.
Elle est dans la reconnaissance de l’émergence.
La conscience et l’esprit sont des niveaux d’existence dotés de leurs propres phénomènes et de leurs propres lois, irréductibles à la physique, fût-elle quantique.
Chercher à modéliser la conscience par la mécanique quantique, c’est refuser de voir que l’esprit obéit à des lois d’un autre ordre.
Lois qui sont accessibles uniquement par le penser pur, et non par des calculs sur les fluctuations du vide.
M. Guillemant touche lui-même ce seuil, quand il affirme que l’espace préexiste aux cerveaux, donc que la conscience préexiste aux cerveaux.
Il fait un pas décisif mais il s’arrête au bord, attendant que les ordinateurs quantiques de demain valident ses équations.
La divergence que je propose :
Le paradigme matérialiste ne se dépasse pas en trouvant un substrat physique plus subtil pour la conscience.
Il se dépasse en reconnaissant que l’esprit est une réalité autonome avec ses propres phénomènes et ses propres lois.
Cette réalité est irréductible à tout niveau inférieur, fût-il quantique.
Il n’est pas question non plus de solipsisme c’est-à-dire que le monde soit une projection de la conscience mais que l’esprit est objectivement à l’œuvre dans la matière, sans s’y réduire.
Tant qu’on cherche l’esprit dans les replis du quantum plutôt que dans l’observation directe de notre propre activité pensante, on passe à côté de sa nature réelle.
Ce n’est plus de la physique, c’est le point de départ d’une autre science : celle de la science de l’âme et de l’esprit.




Merci pour cet article qui remet bien les points sur les "i".
Je suis personnellement atterré de constater qu'il y a tant de personnes de bonne foi qui se disent enthousiastes des écrits de Philippe Guillemant (lui même de bonne foi) ou d'autres comme lui, parce qu'ainsi elles sont convaincues que "la science", en particulier celle qu'on appelle la "reine des sciences", c'est-à-dire la physique, parvient maintenant à "prouver" en quelque sorte l'existence du spirituel. Le matérialisme serait ainsi dépassé grâce aux progrès de la physique elle-même.
Je trouve aussi ce type d'attitude chez certains anthroposophes qui ont étudié l'anthroposophie (apparemment) depuis des décennies. Ceci ne fait que montrer, et cela m'est très douloureux, qu'ils ne comprennent vraiment PAS DU TOUT certains fondements parmi les plus ESSENTIELS de cette science de l'esprit d'orientation anthroposophique. D'où d'ailleurs si souvent leur façon naïve, péremptoire et simpliste de présenter et de se représenter l'anthroposophie elle-même, laquelle discrédite (et cela se comprend) l'anthroposophie aux yeux des publics qui pensent (eux).
Pour le dire très crûment : ces personnes ne sont pas "à la hauteur", notamment à la hauteur du sérieux et de la rigueur avec lesquelles il est nécessaire de travailler l'anthroposophie pour en faire autre chose qu'un système de croyances, un de plus pourrait-on dire.
Je fais des constats similaires avec d'autres domaines techniques ou scientifiques. Par exemple dans une vidéo où Idriss Aberkane présente les grandes personnalités qui sont à la base du développement de l'intelligence artificielle (je n'ai plus les références de cette vidéo sous la main). On se pâme alors d'admiration pour son érudition, qui est en effet très vaste, sans toutefois s'apercevoir du caractère archi-nominaliste de toutes les pensées qu'il présente ainsi que celles de tous les penseurs auxquels il fait référence, au sujet de l'intelligence. À nouveau ici la réalité de l'esprit est niée et réduite à de seules conceptions nominalistes-mécanicistes. Si tant de personnes n'y voient que du feu, y compris certains anthroposophes, c'est, entre autres, à nouveau parce que les fondements de la science de l'esprit d'orientation anthroposophique ne sont pas travaillés (et aussi parce que leur culture scientifique est proche de zéro).
Donc merci de mettre en avant le caractère réductionniste des propos de Philippe Guillemant (et par là de beaucoup d'autres), tout en reconnaissant la valeur de sa tentative, car en effet il "s’exprime d’une manière intéressante et courageuse car il tente de réconcilier sciences et spiritualité de manière apaisée et non-conflictuelle".
J'en profite aussi pour signaler l'existence d'un excellent livre écrit par un physicien et anthroposophe, qui permet de comprendre bien plus en profondeur notamment l'histoire du développement de la physique des particules, et de mieux saisir ses liens (ou ses contradictions) avec la science de l'esprit d'orientation anthroposophique. Il s'agit du livre "RUDOLF STEINER ET L’ATOME - La prodigieuse aventure de la physique face à l’énigme de la matière" aux éditions Triades, écrit par Francis Keith.
Enfin pour terminer, il existe aussi une conférence particulièrement importante de Rudolf Steiner dans laquelle il montre qu'il ne peut exister de matière sans esprit, mais pas non plus d'esprit sans matière. Par "matière" il ne faut toutefois pas seulement entendre la "matière physique" sensible comme nous l'entendons habituellement. Cette conférence est datée du 17 août 1908 et publiée dans le livre "Philosophie et anthroposophie" aux éditions anthroposophiques romandes. En français elle comporte néanmoins de nombreuses et importantes erreurs de traduction !